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L’Europe est née de la Méditerranée. Valéry pensait que les civilisations
meurent comme les hommes. Celles qui ont éclos sur les rives de la mer
commune ont survécu au temps et aux luttes. Elles se sont affrontées
mais n’ont cessé de dialoguer. Dialogue millénaire entre Athènes,
Jérusalem, Rome, Cordoue ; dialogue du monde grec et orthodoxe, du
monde latin et du monde islamique ; dialogue de la raison et de la foi
; dialogue d’une pensée de la dignité humaine et d’une pensée de la
transcendance ; dialogue de la liberté et de la loi. De l’origine à nos
jours, la science, l’art et la religion, les univers du savoir et de la
poésie, se sont mêlés, en une alchimie unique, au-delà des guerres, des
croisades et des bûchers, pour forger un monde commun.
Il s’incarne dans des figures et dans des œuvres où l’homme
européen, en dépit de sa diversité, se reconnaît et s’affirme ; cet
homme européen au nom duquel Stephan Zweig mit fin à ses jours
lorsqu’il désespéra de le voir renaître des horreurs du nazisme. Nous
sommes pétris de ces œuvres et de ces personnages emblématiques de la
Méditerranée. Ils ne cessent de nourrir et de renouveler notre
conscience et notre imaginaire. Deux d’entre eux symboliseront notre
projet. Celui d’Averroès, qui traduisit et transmit à l’Occident
chrétien les écrits d’Aristote. Marseille lui consacre chaque année des
« Rencontres » par lesquelles nous ouvrons, à l’automne 2007, notre
candidature ; celui d’Albert Camus, homme des deux rives, déchiré par
la guerre qu’elles se livrèrent, passionné de justice et d’entente.
Nous célébrerons le centième anniversaire de sa naissance en 2013,
l’année de la Capitale européenne de la culture en France.
Pourquoi leur héritage, dont « nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l’inlassable espérance » est-il plus précieux que jamais ? Parce que le fossé des inégalités et des incompréhensions se creuse, parce que le « lac de science », comme le désignait Berque, pourrait devenir une frontière de la peur, parce que le « côte à côte » pourrait se transformer en « face à face ».
Enlisement des conflits en Israël et Palestine, au Liban, en Irak, 11
septembre 2001, chômage et difficultés d’intégration, enchaînement des
terrorismes et des résurgences xénophobes, nous sommes menacés par la
spirale de l’intolérance et de la violence.
Carrefour privilégié des peuples, des cultures, des économies et des
religions, la Méditerranée concentre tous les désordres de la planète.
Elle peut être aussi l’espace de leur apaisement et d’une invention
exemplaire de nouvelles solidarités.
L’Europe est engagée dans ce défi. Non seulement par l’histoire et
la géographie mais parce que la présence sur son sol de communautés de
plus en plus nombreuses, originaires des Suds et de l’Orient, l’attache
plus fortement à ses voisins. Cette présence peut aviver les tensions,
l’instabilité, tous les effets destructeurs du sentiment d’humiliation
et des replis identitaires. Elle peut, à l’inverse, favoriser la
renaissance, sous des formes neuves, de la connaissance mutuelle et du
partage des différences. C’est pourquoi l’Union européenne affirma,
lors de la conférence de Barcelone, en novembre 1995, sa volonté de
construire un partenariat égalitaire et durable, économique, politique
et social d’une ampleur plus ambitieuse que les accords antérieurs.
Dans un bilan d’étape, la Commission européenne a reconnu elle-même
l’insuffisance des premiers résultats au regard des objectifs affichés.
Ses causes ont été analysées : aggravation de la situation au
Moyen-Orient, priorité donnée par l’Union à son élargissement oriental,
perception, à travers les accords de Schengen, d’une « Europe forteresse
», lourdeur et modicité des moyens du programme MEDA, lenteur des
réformes politiques et économiques dans de nombreux pays du Sud.
C’est en raison même de ces difficultés et de ces contraintes qu’il
faut donner un nouvel essor au volet culturel du processus de Barcelone
qui, malgré la très utile création de la fondation Anna Lindh, en
constituait la part la plus modeste. Tous les débats, toutes les
rencontres, toutes les études engagées dans le cadre du processus de
Barcelone en témoignent : aucun co-développement, aucune coopération
politique véritables et durables ne seront possibles sans la
construction d’une citoyenneté euroméditerranéenne fondée sur un socle
de valeurs partagées. Il faut, pour cela, nourrir un mouvement
d’échange et d’appropriation de nos sources culturelles communes :
sources gréco-latines de la culture arabe, sources arabes de la culture
européenne.
Les religions, la mémoire – et notamment celle de la colonisation -
le statut des images, le modèle social, les rapports des hommes et des
femmes séparent les deux rives et ces distinctions, outre qu’elles
nourrissent les défiances, sinon les discordes, sont un frein à toute
organisation économique et commerciale efficace. La dimension
culturelle des problèmes de développement a été sous-estimée. Cette
dimension devient plus essentielle alors que s’accroissent, en réponse
à l’aggravation des conflits militaires, les extrémismes identitaires
et régressifs. Les prédictions d’abord décriées de
Samuel Huntington rencontrent désormais de plus en plus d’échos.
Il ne faut donc plus négliger les armes de l’esprit, de l’éducation,
du savoir et de la culture. D’autant qu’existe et se développe une
Méditerranée de la création à travers laquelle des poètes, des
cinéastes, des musiciens, des plasticiens, des architectes, partagent
une même intelligence des paysages et de la lumière, un même goût de la
forme attachée au sens et à la chair du monde, une même attention à la
générosité des rapports humains, une même complicité avec le courage
des vies.
Au regard des grands enjeux de la guerre et de la paix, de la
richesse et de la pauvreté, du pouvoir et de la liberté qui exigeront
de très longs, de très lents, de très coûteux efforts, l’action
culturelle, outre qu’elle en constitue l’une des clefs - même si, à
elle seule, elle ne peut rien résoudre – peut être développée sans
moyens considérables, avec des résultats immédiatement sensibles. Elle
permet d’instaurer ou de restaurer la confiance.
Marseille, comme l’Europe, est née de la Méditerranée, du mariage de
la princesse des lieux et d’un navigateur venu d’Asie Mineure, de la
terre et de la mer, de l’ici et de l’ailleurs. Ainsi fondée sur
l’alliance de l’immigration et de la population locale, elle n’a pas
cessé, durant vingt-six siècles, de conjuguer, au carrefour des
civilisations, l’accueil et la fusion. De toutes les villes du bassin
méditerranéen, Marseille est la plus cosmopolite, à la fois par le
nombre des communautés qui s’y côtoient et s’y mêlent mais aussi par le
nombre de ses habitants d’origines étrangères récentes.
L’Histoire, le peuplement, l’économie de commerce et d’échange, la
situation géographique sur « l’arc latin » entre Barcelone et Gênes,
tout concourt à dessiner un avenir méditerranéen pour Marseille.
Lors du Forum civil qui accompagnait le sommet de Barcelone en 1995,
Marseille fut seule, avec la ville organisatrice, a être présente dans
tous les ateliers au travers des institutions ayant leur siège à
Marseille et des membres de réseaux méditerranéens que, souvent, elles
animent. Cette situation favorable a progressé depuis lors avec,
notamment, l’extension de l’opération de rénovation urbaine «
Euroméditerranée » qui transforme la ville et permet d’accueillir de
nouvelles activités tertiaires internationales, l’implantation d’une
antenne de la Banque Mondiale, du Conseil Mondial de l’Eau, du Forum
euroméditerranéen des instituts économiques (FEMISE), des Assises
Méditerranéennes de l’International (AMI), de l’Institut de Recherche
pour le Développement (IRD).
À Marseille, la culture aussi est façonnée par la Méditerranée.
L’héritage vient de loin. Sous influence romaine depuis 390 avant
Jésus-Christ, elle demeura une ville hellénique. Strabon la décrit à
l’époque comme un pôle culturel où tous les jeunes aristocrates de Rome
venaient apprendre la philosophie, la rhétorique et l’écriture grecque.
La tradition d’enseignement et de débat interculturels ne s’est jamais
interrompue. Si Marseille se distingue par ce dialogue, c’est qu’il
dure depuis plus longtemps, qu’il est riche d’apports plus divers que
dans la plupart des villes françaises, européennes ou méditerranéennes.
Mais d’autres traits caractérisent la culture à Marseille. Ancrée
dans la cité, dans toutes les parties de son territoire, proche des
citoyens, la vie culturelle est pensée par ses responsables et ses
acteurs comme un moyen privilégié d’intégration sociale. L’échange s’y
oppose au communautarisme. Il a permis d’éviter jusqu’à présent les
crises qui ont secoué les banlieues d’autres villes de France.
Plus singulière encore dans le paysage artistique contemporain est
l’absence de frontière entre culture savante et culture populaire.
Leurs écritures, leurs scènes et leurs publics se mélangent et se
croisent. Marseille est à l’avant-garde du renouveau des arts qui
parlent à tous et d’abord aux jeunes : cirque, arts de la rue et de
l’espace public, musiques actuelles sous toutes leurs formes, arts
numériques, danses et poésies urbaines. Cette symbiose et ce dynamisme
sont entretenus par une politique délibérée d’accueil et d’implantation
de créateurs, de compagnies et d’ensembles qui investissent de nouveaux
territoires, des lieux délaissés, pratiquent le nomadisme, partent à la
rencontre de publics à l’écart, ne séparent pas l’invention artistique
et l’action culturelle au profit du plus grand nombre. Les grands
festivals, les musées de réputation internationale, les scènes
théâtrales et lyriques s’ouvrent généreusement à cette action, à ces
artistes, s’associent à leurs projets, participent au développement de
l’initiation et des pratiques. Cet esprit des hommes et des lieux,
c’est un peu l’esprit de la Méditerranée, de ses ports où se mêlent les
langues et les formes, les plus hautes œuvres et les fêtes, les
temples, les théâtres et les arènes. C’est l’esprit même de la
démocratie.
Nous avons voulu bâtir un projet qui s’en nourrisse : faire de
Marseille et de la Provence un espace privilégié et pérenne, qui vivra
au-delà de 2013, consacré au dialogue des cultures de l’Europe et de
ses Suds, à l’accueil et à la rencontre de leurs artistes, de leurs
savants, des maîtres et des élèves, à la transmission des savoirs et à
la production des œuvres.
Nous lui avons donné un nom : « Les ateliers de l'Euroméditerranée
». Inspirés de la Renaissance, ces ateliers seront ouverts : ouverts
sur la ville, ouverts sur la vie de ses citoyens, ouverts à tous les
projets qui s’efforcent de rapprocher l’art et la société.
Bernard Latarjet, directeur de Marseille Provence 2013
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