Marseille, l'Europe et la Méditerranée

DSC_0828.jpg L’Europe est née de la Méditerranée. Valéry pensait que les civilisations meurent comme les hommes. Celles qui ont éclos sur les rives de la mer commune ont survécu au temps et aux luttes. Elles se sont affrontées mais n’ont cessé de dialoguer. Dialogue millénaire entre Athènes, Jérusalem, Rome, Cordoue ; dialogue du monde grec et orthodoxe, du monde latin et du monde islamique ; dialogue de la raison et de la foi ; dialogue d’une pensée de la dignité humaine et d’une pensée de la transcendance ; dialogue de la liberté et de la loi. De l’origine à nos jours, la science, l’art et la religion, les univers du savoir et de la poésie, se sont mêlés, en une alchimie unique, au-delà des guerres, des croisades et des bûchers, pour forger un monde commun.

Il s’incarne dans des figures et dans des œuvres où l’homme européen, en dépit de sa diversité, se reconnaît et s’affirme ; cet homme européen au nom duquel Stephan Zweig mit fin à ses jours lorsqu’il désespéra de le voir renaître des horreurs du nazisme. Nous sommes pétris de ces œuvres et de ces personnages emblématiques de la Méditerranée. Ils ne cessent de nourrir et de renouveler notre conscience et notre imaginaire. Deux d’entre eux symboliseront notre projet. Celui d’Averroès, qui traduisit et transmit à l’Occident chrétien les écrits d’Aristote. Marseille lui consacre chaque année des « Rencontres » par lesquelles nous ouvrons, à l’automne 2007, notre candidature ; celui d’Albert Camus, homme des deux rives, déchiré par la guerre qu’elles se livrèrent, passionné de justice et d’entente. Nous célébrerons le centième anniversaire de sa naissance en 2013, l’année de la Capitale européenne de la culture en France.

Pourquoi leur héritage, dont « nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l’inlassable espérance » est-il plus précieux que jamais ? Parce que le fossé des inégalités et des incompréhensions se creuse, parce que le « lac de science », comme le désignait Berque, pourrait devenir une frontière de la peur, parce que le « côte à côte » pourrait se transformer en « face à face ». Enlisement des conflits en Israël et Palestine, au Liban, en Irak, 11 septembre 2001, chômage et difficultés d’intégration, enchaînement des terrorismes et des résurgences xénophobes, nous sommes menacés par la spirale de l’intolérance et de la violence.

Carrefour privilégié des peuples, des cultures, des économies et des religions, la Méditerranée concentre tous les désordres de la planète. Elle peut être aussi l’espace de leur apaisement et d’une invention exemplaire de nouvelles solidarités.

L’Europe est engagée dans ce défi. Non seulement par l’histoire et la géographie mais parce que la présence sur son sol de communautés de plus en plus nombreuses, originaires des Suds et de l’Orient, l’attache plus fortement à ses voisins. Cette présence peut aviver les tensions, l’instabilité, tous les effets destructeurs du sentiment d’humiliation et des replis identitaires. Elle peut, à l’inverse, favoriser la renaissance, sous des formes neuves, de la connaissance mutuelle et du partage des différences. C’est pourquoi l’Union européenne affirma, lors de la conférence de Barcelone, en novembre 1995, sa volonté de construire un partenariat égalitaire et durable, économique, politique et social d’une ampleur plus ambitieuse que les accords antérieurs. Dans un bilan d’étape, la Commission européenne a reconnu elle-même l’insuffisance des premiers résultats au regard des objectifs affichés. Ses causes ont été analysées : aggravation de la situation au Moyen-Orient, priorité donnée par l’Union à son élargissement oriental, perception, à travers les accords de Schengen, d’une « Europe forteresse », lourdeur et modicité des moyens du programme MEDA, lenteur des réformes politiques et économiques dans de nombreux pays du Sud.

C’est en raison même de ces difficultés et de ces contraintes qu’il faut donner un nouvel essor au volet culturel du processus de Barcelone qui, malgré la très utile création de la fondation Anna Lindh, en constituait la part la plus modeste. Tous les débats, toutes les rencontres, toutes les études engagées dans le cadre du processus de Barcelone en témoignent : aucun co-développement, aucune coopération politique véritables et durables ne seront possibles sans la construction d’une citoyenneté euroméditerranéenne fondée sur un socle de valeurs partagées. Il faut, pour cela, nourrir un mouvement d’échange et d’appropriation de nos sources culturelles communes : sources gréco-latines de la culture arabe, sources arabes de la culture européenne.

Les religions, la mémoire – et notamment celle de la colonisation - le statut des images, le modèle social, les rapports des hommes et des femmes séparent les deux rives et ces distinctions, outre qu’elles nourrissent les défiances, sinon les discordes, sont un frein à toute organisation économique et commerciale efficace. La dimension culturelle des problèmes de développement a été sous-estimée. Cette dimension devient plus essentielle alors que s’accroissent, en réponse à l’aggravation des conflits militaires, les extrémismes identitaires et régressifs. Les prédictions d’abord décriées de Samuel Huntington rencontrent désormais de plus en plus d’échos.

Il ne faut donc plus négliger les armes de l’esprit, de l’éducation, du savoir et de la culture. D’autant qu’existe et se développe une Méditerranée de la création à travers laquelle des poètes, des cinéastes, des musiciens, des plasticiens, des architectes, partagent une même intelligence des paysages et de la lumière, un même goût de la forme attachée au sens et à la chair du monde, une même attention à la générosité des rapports humains, une même complicité avec le courage des vies.

 Au regard des grands enjeux de la guerre et de la paix, de la richesse et de la pauvreté, du pouvoir et de la liberté qui exigeront de très longs, de très lents, de très coûteux efforts, l’action culturelle, outre qu’elle en constitue l’une des clefs - même si, à elle seule, elle ne peut rien résoudre – peut être développée sans moyens considérables, avec des résultats immédiatement sensibles. Elle permet d’instaurer ou de restaurer la confiance.

Marseille, comme l’Europe, est née de la Méditerranée, du mariage de la princesse des lieux et d’un navigateur venu d’Asie Mineure, de la terre et de la mer, de l’ici et de l’ailleurs. Ainsi fondée sur l’alliance de l’immigration et de la population locale, elle n’a pas cessé, durant vingt-six siècles, de conjuguer, au carrefour des civilisations, l’accueil et la fusion. De toutes les villes du bassin méditerranéen, Marseille est la plus cosmopolite, à la fois par le nombre des communautés qui s’y côtoient et s’y mêlent mais aussi par le nombre de ses habitants d’origines étrangères récentes.

L’Histoire, le peuplement, l’économie de commerce et d’échange, la situation géographique sur « l’arc latin » entre Barcelone et Gênes, tout concourt à dessiner un avenir méditerranéen pour Marseille.

Lors du Forum civil qui accompagnait le sommet de Barcelone en 1995, Marseille fut seule, avec la ville organisatrice, a être présente dans tous les ateliers au travers des institutions ayant leur siège à Marseille et des membres de réseaux méditerranéens que, souvent, elles animent. Cette situation favorable a progressé depuis lors avec, notamment, l’extension de l’opération de rénovation urbaine « Euroméditerranée » qui transforme la ville et permet d’accueillir de nouvelles activités tertiaires internationales, l’implantation d’une antenne de la Banque Mondiale, du Conseil Mondial de l’Eau, du Forum euroméditerranéen des instituts économiques (FEMISE), des Assises Méditerranéennes de l’International (AMI), de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD).

À Marseille, la culture aussi est façonnée par la Méditerranée. L’héritage vient de loin. Sous influence romaine depuis 390 avant Jésus-Christ, elle demeura une ville hellénique. Strabon la décrit à l’époque comme un pôle culturel où tous les jeunes aristocrates de Rome venaient apprendre la philosophie, la rhétorique et l’écriture grecque. La tradition d’enseignement et de débat interculturels ne s’est jamais interrompue. Si Marseille se distingue par ce dialogue, c’est qu’il dure depuis plus longtemps, qu’il est riche d’apports plus divers que dans la plupart des villes françaises, européennes ou méditerranéennes.

Mais d’autres traits caractérisent la culture à Marseille. Ancrée dans la cité, dans toutes les parties de son territoire, proche des citoyens, la vie culturelle est pensée par ses responsables et ses acteurs comme un moyen privilégié d’intégration sociale. L’échange s’y oppose au communautarisme. Il a permis d’éviter jusqu’à présent les crises qui ont secoué les banlieues d’autres villes de France.

Plus singulière encore dans le paysage artistique contemporain est l’absence de frontière entre culture savante et culture populaire.

Leurs écritures, leurs scènes et leurs publics se mélangent et se croisent. Marseille est à l’avant-garde du renouveau des arts qui parlent à tous et d’abord aux jeunes : cirque, arts de la rue et de l’espace public, musiques actuelles sous toutes leurs formes, arts numériques, danses et poésies urbaines. Cette symbiose et ce dynamisme sont entretenus par une politique délibérée d’accueil et d’implantation de créateurs, de compagnies et d’ensembles qui investissent de nouveaux territoires, des lieux délaissés, pratiquent le nomadisme, partent à la rencontre de publics à l’écart, ne séparent pas l’invention artistique et l’action culturelle au profit du plus grand nombre. Les grands festivals, les musées de réputation internationale, les scènes théâtrales et lyriques s’ouvrent généreusement à cette action, à ces artistes, s’associent à leurs projets, participent au développement de l’initiation et des pratiques. Cet esprit des hommes et des lieux, c’est un peu l’esprit de la Méditerranée, de ses ports où se mêlent les langues et les formes, les plus hautes œuvres et les fêtes, les temples, les théâtres et les arènes. C’est l’esprit même de la démocratie.

Nous avons voulu bâtir un projet qui s’en nourrisse : faire de Marseille et de la Provence un espace privilégié et pérenne, qui vivra au-delà de 2013, consacré au dialogue des cultures de l’Europe et de ses Suds, à l’accueil et à la rencontre de leurs artistes, de leurs savants, des maîtres et des élèves, à la transmission des savoirs et à la production des œuvres.

Nous lui avons donné un nom : « Les ateliers de l'Euroméditerranée ». Inspirés de la Renaissance, ces ateliers seront ouverts : ouverts sur la ville, ouverts sur la vie de ses citoyens, ouverts à tous les projets qui s’efforcent de rapprocher l’art et la société.

Bernard Latarjet, directeur de Marseille Provence 2013